11/07/2021

Le bien Commun

Dans le bulletin communal, le carnet de l’état civil dresse la liste des naissances, des  décès  et  des  mariages  du  trimestre  passé.  Ces  informations  étaient  très observées par les maires. Si le nombre de naissances dépassait celui des décès, on se réjouissait. Le solde positif était le signe d’une société vigoureuse. Et on le rapprochait à tort ou à raison, du nombre de mariages. Naître, grandir, se marier, travailler, avoir des enfants et mourir au pays accompagné d’un long cortège de condoléances, c’était suivre le chemin tracé par les ancêtres. On était  en pays de connaissance. « Dans connaître, il y a naître » 1 . On comptait peu sur l’apport de population extérieure.
Qu’importe qu’on soit né ici ou là-bas, l’essentiel c’est de  se sentir  de quelque part, de naissance ou par adoption. Nomade ou sédentaire, on n’est jamais de nulle part quand on co-opère.
« C’est au bout de la vieille corde qu’on tisse la nouvelle » m’ont dit les pêcheurs Tofinous du Lac Nokoué au Bénin. C’était au début des années 90, lors d’une  belle  coopération  avec  leurs  homologues  du  lac  de  Grand  Lieu.  Nous  étions sensés  apporter  des  conseils  techniques  !  Une  prétention  post  coloniale inconsciente.  Et  finalement,  dans  cette  cité  lacustre  privée  d’eau  potable  et sans  assainissement  high-tech,  ce  fut  pour  nous  l’occasion  d’une  découverte inattendue : le traitement des eaux usées par les plantes, d’énormes jacinthes d’eau. Les « Jardins Filtrants » du Bois Bonin, la station d’épuration créée en 2001, 
en sont la version transposée à Corcoué. Regarder ailleurs pour apprendre des autres et mieux agir ici. Se décentrer, écouter, observer, comprendre et imaginer. 
On n’invente jamais, on prolonge, on bricole, on adapte, on transforme. 
Tout devient possible  par le tissage patient des énergies, des intelligences, des compétences et des savoirs pour la préservation du bien commun. Ce patrimoine, matériel et immatériel, n’appartient à personne en particulier et est confié aux bons soins de quelques uns pour qu’il serve à tous. Le « care » comme disent nos amis anglais.  L’exercice d’une responsabilité politique guidée par le « care »  a pour finalité de servir ce bien commun qui n’est jamais la somme des intérêts particuliers  mais  qui  n’en  concerne  pas  moins  la  vie  quotidienne  de  chacun d’entre nous.
C’est la recherche du bon gouvernement, une quête permanente pour servir le bien commun.
Nous  sommes  à Sienne en Italie,  en 1315.  La  ville  est  prospère  et rayonne sur toute la Toscane. C’est une république urbaine administrée par un Conseil de 9 membres élus pour assurer « le bon gouvernement » de la république. Ils sont installés dans le magnifique Palazzo Pubblico de Sienne. Ce régime « des Neuf » a laissé dans la mémoire collective le souvenir d’une gouvernance harmonieuse, innovante et pragmatique. Dans les faits, le gouvernement du Conseil, sous la pression croissante de quelques intérêts particuliers, a fini par exercer un pouvoir oligarchique de plus en plus contesté. Quand survient la pénurie alimentaire, le 
spectre de la rébellion plane sur la ville. La République est menacée. C’est dans ce contexte, qu’en 1338, on fait appel au peintre Ambrogio Lorenzetti. 
Sensé représenter les principes qui fondent l’action des « Neuf », il réalise sur les murs de la Salle de la Paix du Palazzo, une œuvre politique qui dépasse la commande, « Allégorie et effets du Bon et du Mauvais Gouvernement ». Une fresque prône la recherche du bien commun et les richesses partagées qui en résultent, l’autre la cupidité, les corporatismes et la misère qu’ils provoquent.
Et, si cette œuvre vieille de sept siècles nous parlait tout simplement d’aujourd’hui ? 2  Des  promesses  et  mensonges  qui  empoisonnent  nos  démocraties,  de  l’accès inégal à l’eau, du changement climatique, du partage de la terre, du droit de se 
nourrir sainement, de l’effondrement de la bio diversité, des relations hommes/femmes, de la liberté de penser, de s’exprimer, de se déplacer, des droits humains toujours à conquérir par l’action collective de citoyens libres.
​​​​​​​
Claude NAUD, Maire
1 Victor Hugo, Les misérables
2  Depuis  la  fresque  du  climat  créée  par  Cédric  Ringenbach  en  2015,  de  nombreuses  autres  fresques  inspirées  par 
les problématiques contemporaines citées plus haut ont vu le jour. Elles sont diffusées sous forme de jeux de cartes 
collaboratifs. On les considère souvent comme les héritières de l’oeuvre d’A. Lorenzetti.